Adapter un livre au cinéma est toujours un défi risqué. Comment retranscrire sur écran des centaines de pages, parfois même un monde imaginaire entier ? Deux choix se présentent à ceux qui se lancent dans un projet d’adaptation : rester le plus fidèle possible à l’œuvre originale, ou la réinterpréter, que cela soit narrativement ou stylistiquement. C’est la voie empruntée par Emerald Fennell, par exemple, qui sort une version modernisée des Hauts de Hurlevent au cinéma cet hiver. Alors, pourquoi ne pas profiter de cette sortie évènement pour faire un tour d’horizon des meilleures adaptations de livres au cinéma ? Voici notre sélection.
Les Liaisons Dangereuses, Stephen Frears, 1988
Pour commencer, voici l’exemple d’un film ayant décidé de rester fidèle à la richesse extraordinaire du texte original de Choderlos de Laclos. Le texte n’est d’ailleurs pas facile à adapter, puisqu’il s’agit d’un roman épistolaire, donc entièrement composé de lettres. Or, l’adaptation du scénariste Christopher Hampton est d’une excellence rare : elle parvient à transposer à l’écran les intrigues et les manipulations des héros en y insufflant un rythme, un point de vue et en conservant l’humour mordant qui fait la signature du livre. Le film est porté par un casting magistral (Glenn Close, John Malkovich, Michelle Pfeiffer, Uma Thurman, Keanu Reeves) ainsi que par une magnifique direction artistique : en effet, les scènes sont tournées en France dans plusieurs châteaux, dont le Château de Vincennes, de Guermantes ou encore dans l’hôtel de Sully. En choisissant la fidélité plutôt que la réinterprétation, Stephen Frears restitue toute la cruauté et le machiavélisme de la Marquise de Merteuil et du Vicomte de Valmont.
Les Liaisons Dangereuses, Stephen Frears, 1h59, Drame, avec Glenn Close, John Malkovich, Michelle Pfeiffer, Keanu Reeves, Swoosie Kurtz
Le Seigneur des Anneaux, Peter Jackson, 2001 à 2003
Adapter Le Seigneur des Anneaux, l’œuvre légendaire de J.R.R Tolkien, est un défi que beaucoup jugeaient impossible. 3 tomes, plus d’un millier de pages, un monde imaginaire entier, des batailles spectaculaires… Et pourtant, avec 17 Oscars et des millions d’entrées, Peter Jackson a plus que réussi l’impossible. La trilogie, sortie entre 2001 et 2003, a marqué l’histoire du cinéma, ne serait-ce que sur le plan technique : Gollum, incarné par Andy Serkis, est le premier personnage entièrement numérisé interagissant avec des acteurs. Le résultat est indémodable, les films de cette trilogie ne prenant pas une ride avec le temps. Avec des films d’une durée de 3 heures en moyenne, la trilogie parvient à conserver l’ampleur du récit, sa richesse et sa profondeur, sans jamais trahir l’esprit de l’œuvre originale. Sublimée par les paysages de la Nouvelle-Zélande et par une musique iconique, la trilogie du Seigneur des Anneaux est définitivement l’exemple d’une œuvre ayant conquis le grand public au même titre que les fans de la première heure des livres.
Le Seigneur des Anneaux, Peter Jackson, Fantaisie, avec Elijah Wood, Viggo Mortensen, Ian McKellen, Orlando Bloom, Andy Serkis, Liv Tyler, Sean Astin, Cate Blanchett
La Zone d’Intérêt, Jonathan Glazer, 2024
Ecrit par Martin Amis, La Zone d’Intérêt suit la vie d’officiers SS dans le camp d’extermination d’Auschwitz. En 2024, le réalisateur anglais Jonathan Glazer s’empare de ce livre pour mettre en scène cette terrible histoire à l’écran. L’intention artistique est radicale : plutôt que d’illustrer frontalement l’horreur des camps, le film épouse le point de vue du texte. Ce point de vue, c’est celui du quotidien banal d’une famille vivant aux abords du camp. En se concentrant sur cette famille, Glazer fait de l’hors-champ un dispositif unique : toute l’horreur passe par le son, la musique et les bruitages, jamais par l’image. En ce sens, il fait écho au roman d’Amis, où l’atrocité se devine plus qu’elle ne se montre. En plus d’être une leçon de cinéma, La Zone d’Intérêt fait le constat de la passion la plus terrible de l’humanité : celle de l’habitude, qui banalise et désensibilise à tout, même aux cris les plus déchirants.
La Zone d’Intérêt, Jonathan Glazer, 1h45, Historique, avec Christian Friedel, Sandra Hüller
Carrie au bal du diable, Brian de Palma, 1976
Il est difficile de parler d’adaptation au cinéma sans parler du maître du suspense et de l’angoisse : Stephen King. Presque tous ses romans ont été adaptés au cinéma, mais peut-être aucun de ces films n’est aussi marquant que celui de Brian de Palma, et de son adaptation du roman Carrie. Avec Carrie au bal du Diable, Brian De Palma continue d’imposer son propre style tout en restant fidèle à l’histoire, celle d’une adolescente victime de la cruauté de sa mère et de ses camarades. Le texte de King devient toutefois une expérience visuelle et sensorielle dérangeante, jouant sur les ralentis et les split-screens jusqu’à un bouquet final inoubliable. La réussite du film doit beaucoup à l’interprétation magnétique de Sissy Spacek et de Piper Laurie, démente dans le rôle d’une mère fanatique. L’histoire de Carrie au bal du Diable dépasse le simple film d’horreur : c’est aussi un brillant drame sur la violence domestique, familiale et sur la marginalité.
Carrie au bal du Diable, Brian de Palma, 1h38, Epouvante-Horreur, avec Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving, John Travolta
Killers of the Flower Moon, Martin Scorsese, 2023
Avec Killers of the Flower Moon, Martin Scorsese adapte le récit-enquête de David Grann, publié en 2017. Ce livre documente la série de meurtres ayant touché la communauté des Amérindiens Osages dans l’Oklahoma des années 20. La raison ? Leur immense richesse liée au pétrole. En passant du livre au film, Martin Scorsese s’éloigne du récit criminel et transforme l’histoire en un western glaçant. Une différence majeure entre le film et le livre : le choix de Scorsese de déplacer le centre de gravité du récit des victimes vers les bourreaux. Le film insuffle donc une dimension tragique au récit, quitte à mettre de côté le suspens qui fait le génie du livre. Mais, Scorsese sait ce qu’il fait : loin de raconter seulement un fait divers, c’est tout un pan de l’Amérique qu’il filme de pleine face : un acte de mémoire cinématographique donc, et un hommage rendu à un peuple ayant souffert aux mains de ceux qui prônent la liberté comme dogme indéboulonnable des Etats-Unis.
Killers of the Flower Moon, Martin Scorsese, 3h26, Thriller, avec Leonardo DiCaprio, Lily Gladstone, Robert de Niro, Jesse Plemons
L’écume des jours, Michel Gondry, 2013
Avec L’Écume des jours, Michel Gondry s’attaque à l’un des textes les plus singuliers de la littérature française, celui de Boris Vian. Plutôt que de rationaliser l’absurde et la poésie du texte, ce qui n’aurait pas grand sens pour l’œuvre, Gondry choisit de l’épouser pleinement : toutes les trouvailles visuelles et les décors mouvants retranscrivent l’imaginaire du roman, un monde se déformant au gré des émotions des personnages. De fait, cette profusion esthétique a divisé les spectateurs lors de la sortie. A son crédit, le film reste profondément fidèle à l’esprit de Vian : audacieux, sincère, refusant toute forme de réalisme.
L’écume des jours, Michel Gondry, 1h30, Comédie dramatique, avec Audrey Tautou, Romain Duris, Gad Elmaleh
(Crédit photo : iStock – Gergelyne Koczka)